Comment je vois le village où je suis né.

Le village.

La place la mairie et l’église.

Le village était la véritable patrie à travers lequel on se sentait Français. Je ne vois pas aujourd’hui une photographie de Burdeau sans un étrange attendrissement du cœur que je croyais qu’on ne pouvait avoir que pour des êtres humains.

Je garde en mon cœur la nostalgie d’un certain petit village où je suis né, Burdeau. J’y ai laissé le soleil, le ciel bleu, la maison et la cour de mon enfance. Burdeau est situé à peu près à égale distance d’Alger et d’Oran (200 Km) dans le sud, à la limite du Sahara, « les saharis », sur les hauts plateaux du Sersou, à 900 mètres d’altitude, entre les chaînes de montagne du dejbel Nador, 1100 mètres d’altitude en moyenne au sud, et L’Ouarsenis point culminant 1985 mètres au nord, et entre les oueds du Naahr ouassel et du Mechti.

Les premiers concessionnaires sont arrivés, à Burdeau, à la fin de l’été 1905. A la fin de l’année, 20 familles étaient déjà installées. Tous, sauf des rares retardataires, étaient en place. Le village prenait forme : il perdait son apparence de campement et prenait l’allure d’un centre ordonné et actif. En 1907, la construction des bâtiments communaux s’achevait et les aménagements du village allaient remplir leur rôle : mairie, école, poste, routes, rues, fontaines… etc.

C’était un village très plat, les rues bien dessinées en angles droits avec de larges trottoirs bordés de mûriers, d’acacias, de
micocouliers. Au centre du village, de beaux jardins entouraient une grande place. La mairie siégeait au fond de cette place. Sur la souche d’une des cheminées de la mairie, un gros nid de cigognes qui accueillait tous les ans un couple venu tout droit d’Alsace. Si, pendant leur absence leur nid avait été un peu détérioré par les intempéries, le couple s’empressait de réparer les dégâts. On
voyait les oiseaux aller et venir, le bec encombré de petites branches de bois.
Venait alors le temps des amours, ils se préparaient à agrandir leur famille. Madame cigogne pondait deux œufs qui, donnaient naissance à deux petits cigogneaux. Nos volatiles occupaient leur temps à chercher leur nourriture en explorant les alentours du village. La vie des cigognes est rythmée par le claquement caractéristique de leur bec, nous les entendions caqueter de nos
salles de classes. Magnifiques sur leurs grandes pattes d’échassiers, elles procédaient tous les jours à leur toilette, exécutant une danse mille fois répétée, tordant leur cou vers l’arrière en claquettant. Les cigogneaux, devenus grands à leur tour, reviendront-ils le printemps prochain, au pays qu’ils ont
aimé ?

L’école des filles et celle des garçons encadraient la mairie. Á gauche de l’école de filles, l’église construite en 1926, à droite de l’école des garçons, la poste. En poursuivant notre visite, de chaque côté de la rue principale face à la place, étaient répartis
quatre bars qui se faisaient la concurrence pour les kémias : les
cacahuètes, les olives, le fromage. Une fois par semaine chacun d’eux avait sa spécialité : qui les sardines, les fèves au cumin, l’autre les petits beignets à la cervelle et les escargots piquants de Mme Galvez.

Les commerces situés de chaque coté de la rue principale : les Européens pas nombreux, les Mozabites qui s’estimaient être la fine fleur du commerce algérien et les kabyles qui se faisaient un devoir de préciser qu’ils n’avaient rien à voir avec les Mozabites
et les Arabes, nous vendaient leurs diverses marchandises.

A la sortie du village, sur la route principale à l’est, en allant vers un village nommé Victor Hugo, étaient implantés le souk, le village arabe et le cimetière. A la sortie du village à l’ouest en allant vers Bourlier, se trouvaient le monument aux morts, l’hôpital, le centre de santé, la gare, le terrain de foot, le tennis, une minoterie, un dock coopératif et des annexes pouvant emmagasiner la totalité
des récoltes, c’est-à-dire plusieurs milliers de quintaux. Le dock à blé était un grand bâtiment inauguré en 1923, long de 120 mètres, large de 20 mètres, haut de 35 mètres qui dominait le village. Il n’existait pas, au moment de sa mise en service, de dock aussi moderne, aussi bien aux Etats-Unis qu’en Europe. Nous avons habité à 20 mètres de ce magnifique édifice.

La plupart des indigènes vivaient dans le village arabe dit « Le douar », qui s’étendait vers l’est, sur un terrain communal d’une quinzaine d’hectares, couvert d’habitations misérables faites de terre glaise et de paille ou de gourbis mêlant tôles et branchages, le vrai bidonville. Cette agglomération abritait bien plus d’habitants que le village européen. Il fallait traverser une partie de ce village pour se rendre au cimetière où reposaient plus de 500 de nos
concitoyens parmi lesquels mon grand-père Martinez.

Comment ne pas parler des mauvaises conditions climatiques au village. A cause de son altitude, et de sa situation, entre deux chaînes de montagnes, la température était rude l’hiver, entre _6° et _7°, tandis que l’été, elle pouvait  atteindre 40° et plus : le Sersou, c’était le Texas avec son soleil,  énorme orange à l’horizon, matin et soir, véritable boule de feu toute la journée. Au printemps, la température peut varier, en 24 heures, de _ 4°à +35°. Les vents, ne trouvant aucun obstacle sur leur passage, balayaient la  région une grande partie de l’année. Le vent du sud, le sirocco, toujours sec, parfois brûlant, et fréquemment chargé de sable incandescent vous prenait à la gorge et vous brûlait le visage. Ce sable s’infiltrait dans les maisons par le moindre petit trou qu’il fallait calfeutrer avec des chiffons humides. Il soufflait si fort qu’il nous empêchait de marcher ; pour avancer il fallait s’agripper aux murs des maisons. En hiver, c’était la Sibérie, des chutes de neige : tout était
blanc et plus vaste, les distances paraissaient raccourcies, les sons plus doux, l’atmosphère ouatée, et la vie plus calme. On ne distinguait plus les trottoirs de la route, les toits des maisons, les arbres tout blancs, les cheminées avaient mis leurs capuchons. Avec la neige, on pensait qu’on n’aurait  peut-être pas école… Eh bien si ! Les instituteurs nous attendaient, tant pis. Après la classe, s’il restait assez de neige dans notre cour on faisait une bataille de boules de neige, ou un bonhomme de neige. On roulait deux boules, une grosse pour le corps et une petite pour la tête. Quand on trouvait  un vieux chapeau on le lui collait sur la tête, autour du cou, une vielle écharpe, deux morceaux de charbon pour les yeux, une carotte pour le nez, un bout de bois dans la bouche en guise de pipe, un vieux balai. Autour du bonhomme de neige s’organisait, la danse du scalp ou une bataille rangée à coup de boules de neige et rapidement c’était sa fin. Ou alors si notre bonhomme de neige était grand et beau, et s’il faisait assez froid, on le laissait mourir de sa propre mort. Quand le soleil revenait, le chapeau commençait à descendre sur les yeux puis tombait avec le nez et la pipe. Le tout se transformait en bouillie et disparaissait jusqu’à la prochaine fois.

En 1962 après les événements d’Algérie nous avons dû partir pour être rapatriés en France. Avant de partir, il régnait dans ce village que j’affectionne encore, un caractère particulier, une vie humaniste et sociale, très agréable à vivre.

Au dernier recensement du 31 octobre 1954, Burdeau comptait 7780 habitants dont 1099 Européens. A notre départ en 1962, nous avons laissé un village avec tous ses bâtiments culturels et économiques : une mairie, un groupe scolaire enseignant jusqu’au
certificat d’études primaires et préparant l’entrée au collège, une poste, une église, une banque, un hôpital et son dispensaire de soins. Des docks coopératifs et leurs annexes pouvant recevoir la totalité des récoltes de blé tendre, blé dur, lentilles, une minoterie, une gare de chemin de fer reliée aux docks et qui servait au transport des céréales, de farine et de bestiaux. Une salle des fêtes et un marché couvert, une station de pompage avec son château
d’eau, une usine de conserves, des terrains de sport, un boulodrome, un aéro-club. Il y avait aussi, des ateliers mécaniques, des menuisiers, des entreprises de maçonnerie. Des artisans cordonniers, bourreliers, coiffeurs, un hôtel, un restaurant.

Etaient installés, trois médecins, une pharmacie, les pompiers volontaires, la gendarmerie. On pouvait se ravitailler dans tous les commerces : boulangeries, boucheries, épiceries, quincailleries, stations service, électriciens, marchands de tissus et de vêtements.

Toutes les rues du village étaient goudronnées, bordées de larges trottoirs ombragés. Il y avait bien sûr, l’eau courante, l’électricité, les égouts. Une bande de terrain plantée de pins faisant toute la longueur du village côté nord, apportait un peu de verdure : c’était un merveilleux endroit pour les jeux d’enfants. Au sud, on y trouvait des terrains vagues qui nous permettaient de faire des parties de foot légendaires qui se terminaient souvent en bagarre ; heureusement, il y avait M. Gabriel Buendia qui avait une forge de l’autre côté de la route et qui veillait sur nous.

Quand il y avait un concours de boules, on traçait des jeux sur ces terrains pour augmenter la capacité d’accueil des boulistes. On y retrouvait ça et là encore quelques pins, notamment face au cinéma.

Le monument aux morts et le dock

Je ne voudrais pas oublier les bassins d’irrigation qui se transformaient en piscine pour notre plus grand plaisir dont je parlerai un peu plus loin, et les nombreuses fermes ou exploitations agricoles prospères qui étaient autour du village, dans la commune. La liste de tous ces bâtiments est non exhaustive. Voilà comment moi,je vois mon village.

Chacun des habitants possède dans son cœur son propre Burdeau. Au fond de nous, nous avons chacun nos propres sensibilités qui ne sont pas forcément celles des autres, même si nous vivons des événements semblables, ce qui fait l’originalité et la richesse de l’être humain.

Vincent ;o))

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